La singularité n’aura pas lieu

Récit : 5 février 2050. On pouvait enfin respirer, discuter, rire le cœur en paix… Car c’était le début d’une nouvelle ère tant espérée. Tout avait basculé en 2022. L’effondrement systémique mit une claque lacanienne au réel. La civilisation thermo-industrielle ultra-libérale mondialisée qui s’était aveuglée à force de contempler son reflet dans un miroir d’eaux morbides recouvra la vue pour la première fois en se noyant. Pourtant, on ne peut pas dire que ce fut une surprise. Non, ils étaient nombreux à avoir compris que les dominos écologie, économie, politique, énergie, techno-science, justice, socio-culture, étaient trop près les uns des autres. Il suffit que le premier tombât. 3 milliards d’êtres humains. 3 milliards d’être humains disparurent. Un être cher sur deux, une personne aimée sur deux, un proche sur deux. La douleur fut insupportable, les cœurs étaient morcelés, la plaie béante. La nature en sortit également amputée, meurtrie. Il fallut pas moins de 3 ans pour panser les blessures, reconstruire un tissu social lié à l’exode urbain, refaire confiance à son voisin… partout sur Terre. Mais ces 3 années furent marquées par un tournant. Au niveau local, le retour à la terre, l’autonomie et la frugalité s’étaient imposés comme mode de vie durables. Basculement idéologique, écologique et énergétique profond, les survivants y avaient trouvé leur raison de survivre, car ils se sentaient reliés à une communauté de destin, entre eux et avec la nature qu’il fallait à tout prix soigner et préserver… Tout aurait pu continuer tant bien que mal sur une voie préalablement dessinée par maints sages, penseurs et changemakers décroissants. C’était sans compter les freins idéologiques et les vieilles lunes qui occupaient encore une poignée d’oligarques repliés dans des bunkers de luxe en Nouvelle-Zélande, en Alaska, en Sibérie et sur des îles artificielles, comme en Polynésie. Ils ne parvenaient pas à renoncer aux promesses prométhéennes de s’élever au rang des Dieux et trouvaient qu’il y avait encore beaucoup à “pomper”. Des Shadocks en puissance ceux-là ! Ils se firent aider des technosciences qui repartirent de plus belle dans des laboratoires privés dès que le pétrole put être exploité à nouveau. Une désunion radicale scinda le monde : d’un côté, au plus près de la nature, il y eut le mouvement des bioconservateurs qui s’attachaient à nourrir les hommes et soigner le vivant. De l’autre, au fin fond de leurs bunkers, les technoprogressistes s’acharnèrent et parvinrent à réaliser leur rêve thaumaturgique : l’IA. En 2025, les dés furent jetés : en relançant l’internet qui avait été coupé pendant un temps, une dictature mondiale transhumaniste s’imposa, sous la houlette d’une I.A. toute puissante : BZ28. Ca non plus, ça n’avait pas été une réelle surprise. Déjà dans les années 2010, on avait réalisé à quel point les algorithmes oeuvraient à la confiscation du pouvoir de décision des humains, et l’I.A. encore faible à l’époque, le pouvoir de dire, d’énoncer la vérité. Mais l’I.A. apportait tellement de réponses aux hommes, tant de promesses : celle de guérir la tristesse en implantant de nouveaux souvenirs, celle de réparer la santé grâce aux nanotechnologies. Oublier la souffrance physique et morale et reconstruire le monde d’avant l’effondrement ! Certains y crurent, sincèrement. Ils n’avaient pas réussi à faire leur deuil de l’hubris… Ainsi fut rouverte la boîte de Pandore. L’accès à internet fut d’abord conditionné au port des implants sous-cutanés. Un système de score citoyen fut ensuite imposé aux masses, distinguant les « bons » des « mauvais » citoyens : ces derniers se retrouvaient privés de leurs droits fondamentaux, civiques, juridiques. Monitorés 24h/24h, 7j/7j, un parapluie orwellien s’était abattu sur les corps, les cœurs et les consciences. Une répression sans âme s’abattait. Confiscation du langage, de la parole, de l'intuition, dépossession des corps, de la vie, de la conscience. L'antihumanisme radical était en marche. Rapidement un fossé se creusa : les bioconservateurs qui refusaient les implants commencèrent à se cacher. Les premiers temps, ils vécurent dans l’ombre, tunnels abandonnés, grottes naturelles, zones hors connexion, tentant d’éviter l’œil de Sauron. Mais parmi eux, certains dirent non. Ils refusèrent de se terrer. Ils avaient leur mémoire, leur conscience, leur intuition pour eux et avec eux. Ils savaient au plus profond d’eux-mêmes que personne ne pouvait les priver de leur pouvoir. Leur pouvoir d’être, de penser, de parler, d’agir. Leur liberté. Ils entrèrent en résistance, se souvenant des mots et des actes de leurs aînés. En France, l’héritage du CNR, le Conseil national de la résistance de 1944, fut placardé, posté et brandi partout. Résister, créer ! Ailleurs, d’autres mots, d’autres slogans, le même élan. Une étincelle d’espoir jaillit, une guerrilla néo-luddite s’embrasa. Scellant une alliance entre bioconservateurs et hackers, dans les campagnes comme dans les villes, il y eut ceux qui pirataient la tour de contrôle du dehors en sabotant les câbles, détruisant les drones, les caméras de reconnaissances faciales et les data centers, ceux qui détournaient l’avion du dedans, trafiquant les données des implants et falsifiant les algorithmes, ceux qui, moins ouvertement mais efficacement, protégeaient les activistes. Ils furent de plus en plus nombreux à se rebeller contre le dragon de l’I.A. qui dévorait en fin de compte les vies qu’elle promettait de sauver ! Car une nouvelle génération était née, une génération n’avait connue que la tyrannie de l’I.A. et qui écoutait la parole et reconnaissait les actes héroïques de ces Spartacus qui, eux, avaient connu le monde d’avant. Ainsi, la résistance changea d’échelle. En 2045, la Guerre éclata. Ce fut une 3e guerre mondiale d’un genre nouveau : elle se tenait sur deux espaces simultanément, dans le réel et dans le virtuel, obligeant les résistants à se relayer au combat sur des plans parallèles. La plupart s’étaient transformés en agents doubles : ils faisaient le jeu de l’I.A. le jour, et résistaient de nuit, tissant et détissant inlassablement la toile tels des Pénélope refusant d’être livrés à un funeste prétendant. Des marchés parallèles d’implants, des écoles anonymes de codage de virus avait vu le jour : il fallut 5 ans à tous ces David pour venir à bout de Goliath. La clé avait été leur reliance, leur capacité à faire passer leurs egos après leur combat. Prenant conscience chaque être est unique et interconnecté, partageant une cause commune, embrassant pleinement leur désir de liberté et de solidarité, ils avaient su partager leurs peines et leurs peurs autant que leurs rêves et leur détermination. Ils étaient devenus les globules blancs qui protègent le corps du vivant tout entier. Il s’en fallut de peu ! BZ28 était sur le point de lancer son projet Deep Water : disséminer des nano-bactéries robotiques dans l’eau, partout sur la planète. Nappes phréatiques, pluie, humidité : c’était imparable. Plus possible d’en réchapper. Les « bons » citoyens s’assureraient une santé sous contrôle mais garantie. Les « mauvais » verraient les nano-bactéries être activées à distance, détruisant leurs organismes de l’intérieur. Plus possible de désobéir. À la fin, c’est toute la vie sur Terre qui aurait été transformée et assujettie en neuralink, ce vieux projet transhumaniste de transformation de l’ensemble du tissu vivant en monde de machines-esclaves connectées. Il faut dire que Gaïa ne fut pas en reste et freina des 4 fers : la raréfaction des métaux priva l’I.A. de son oxygène artificiel. Le pétrole était plus difficile à extraire aussi : plus esclaves mourraient en nombre, plus les rangs de la résistance grossissaient. Vint 2050 ! Un virus eut finalement raison du Dragon affaibli, exploitant une faille dans son système d’auto-défense. La singularité n’eut donc pas lieu. Mais les bioconservateurs et les hackers ne s’accaparèrent pas le pouvoir. Ils choisirent de le partager, et posèrent les bases d’une société inspirée des grands principes philosophico-politiques et de socialisation du Buen vivir. Sur le plan de la transformation sociale : garantie de la diversité sociale, des rapports harmoniques et égalitaires entre les communautés, les régions et les nations, garantie d'une gestion responsable des biens communs, des biomes et
écosystèmes, protection des droits humains et de la nature, de la souveraineté de l’être au service de l’intérêt général, création démocratique de lois et règlements pour guider les rapports entre personnes, institutions et environnement ; planification et gestion démocratiques de l’économie dans le respect du consentement et conditionnée aux limites planétaires, des affaires internationales et planétaires… 
 Sur le plan de la transformation personnelle : savoir boire se nourrir de ce qui est sain ; respirer en conscience du flux de la vie ; vivre au rythme de l'univers ; se reposer, dormir d’un jour à l'autre ; travailler avec joie ;
savoir parler de manière constructive, se taire ou chercher le silence méditatif ; penser en reliant le cœur et l'esprit ;
 cultiver son intuition et sa sensibilité ; aimer et être aimé ;
écouter soi-même, les autres et la nature ;
 rêver d'une réalité meilleure ; ne pas d’abord viser le bonheur mais à être une personne en équilibre ; savoir donner et recevoir… Ces principes n’avaient jamais cessé de nourrir leur vision et leurs espoirs d’un monde meilleur. Ils avaient été leur boussole intérieure pendant toutes ces années. Leur utopie. Isis et Téo, enfants de résistants français, se remémoraient l’élan fondateur de l’ancien l’archipel citoyen Osons Les Jours Heureux. Ils le savaient : il y avait tout à faire. Tout à reconstruire. Tout à faire renaître. Mais en 2050, l’humanité est enfin réconciliée avec elle-même, en paix avec le monde. Elle a renoncé à la toute puissance matérielle pour se recentrer sur sa quête spirituelle. Elle est devenue… adulte.
Auteur : Anne Murat